Récit d’un après-midi en mode « activité spontanée »

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Nouveau poste en IMPro… Découverte des lieux, de « ma » salle d’activités, autrefois la « Salle de Chantal * », cette éducatrice partie à la retraite, affectueusement surnommée « mamie » par certains. Je découvre les jeunes, des ados âgés de 14 à 19 ans présentant des troubles de l’efficience intellectuelle (moi j’aime bien le dire ainsi…) légers à moyens et parfois associés à quelques problèmes de comportement.

       C’est un après-midi de printemps automnal, et j’accompagne alors quatre jeunes qui ne peuvent pas, pour diverses raisons à ce moment-là, suivre le planning prévu. quatre jeunes que l’appellerai Céline, Claudia, Amélie et Thomas. Je connais déjà Claudia, car elle était à l’IMP l’an passé. Chacun s’installe à la Grande Table Ronde au milieu de la salle. Ces deux prochaines heures sont donc un temps « de rencontre ». Je suis nouvelle, je n’ai pas pu préparer quoi que ce soit, je n’ai aucune envie de jouer au Uno et encore moins d’allumer la TV.

       A peine entrée dans la salle, Amélie a déjà trouvé des feuilles A3, des crayons, et s’est entourée de croquis non terminés… L’enseignante m’a prévenu : Amélie peut être dans son monde, il faut alors l’y laisser. Mais quelle ne fut pas ma surprise de découvrir ce … monde… Amélie est en train de dessiner à-la-perfection une sorte de dragon manga’style… Avec une gestuelle et une expression faciale digne d’un mangaka professionnel. Je suis curieuse, je suis ébahie, mais pas sans voix… Amélie me raconte alors… qu’elle dessine des mangas depuis ses 4 ans, qu’elle préfère le crayon papier aux crayons de couleur, qu’elle passe absolument tous ses temps libres à dessiner. Elle me montre d’autres dessins précédemment exécutés, quelques planches manga. Elle est fière de me raconter qu’elle a participé au concours « jeunes talents » pour le festival d’Angoulême (il me semble que c’est un concours qui s’adresse aux écoles). Elle est très impatiente de connaître les résultats ! Elle m’avoue être un peu blasée que les « adultes » lui conseillent de suivre une voix professionnelle bien définie et terre-à-terre (elle est en atelier Peinture / bâtiment) pour garder l’art comme passion, alors qu’elle aimerait tant devenir dessinatrice… J’écoute sans commenter.

       Claudia profite de ces échanges pour lui demander un dessin qui la représenterait, avec son Fabio. Et Amélie s’exécute… Elle restera presque silencieuse jusqu’à la fin de l’après-midi, avec son crayon et ses grandes feuilles A3.

       Claudia a creusé une brèche – d’aucuns disent d’elle qu’elle aime par-dessus tout attirer l’attention lorsqu’elle n’est pas au centre des échanges. Elle nous raconte sa grande histoire d’amour, avec ses vicissitudes (nan elle n’a pas employé ce mot, c’est juste parce que je le trouve joli), et surtout… surtout… me fait lire les deux poèmes qu’elle a écrit pour Fabio. Une fois de plus, je reste ébahie… Certes Claudia a « un-niveau-Cycle3 ». Mais peu de jeunes de 15 ans en milieu ordinaire sauraient écrire aussi justement des émotions, avec aussi peu de phautes d’hortografe. Je les lis plusieurs fois. Je sens sa fierté face à mon étonnement admiratif. Elle me raconte alors qu’elle écrit énormément. Ce qui lui passe par la tête. Elle écrit aussi dans un journal intime. Et elle écrit des lettres… à son frère décédé… Je ne prends pas la perche tendue, trop facile (ou trop compliqué), et je reste sur un « ouah et bien je suis impressionnée de découvrir vos magnifiques talents cachés ? Et toi, Thomas ? »

Thomas vient d’ITEP. Il est arrivé à l’IMPro en septembre.

« – Nan, moi nan… Je ne dessine pas, je n’écris pas.

– Moi j’ai entendu dire, comme ça, au détour de conversations, que tu es vraiment très très serviable et plein de bonne volonté !

– Ouais, c’est vrai, j’aime bien aider les autres. Qui t’a dit ça ?

– On m’a dit ça. Toi, t’en dis quoi?

– Bah j’sais pas, c’est normal de filer des coups de main, quoi.

– Pour toi, c’est normal. Mais pour d’autres c’est une vraie galère. Certains refuseront catégoriquement, d’autres iront en insultant la vie. Toi, tu aimes bien aider les autres… C’est énorme, ta qualité ! Tu devrais en être fier…

– [sourire] Ouais, peut être…

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– Céline ??? Céline quel est ton talent caché ?

– Et bien moi… Moi j’aime chanter, et on dit que je chante bien. »

A partir de cet instant, l’après-midi a pris une tournure quasi-magique (juste parce que tout s’est passé dans la fluidité, la joie, et la spontanéité, je pose le mot « magique »). J’ai demandé à Céline de chanter a cappella. Il y avait justement, dans « La Salle De Chantal », plusieurs classeurs avec des photocopies de paroles de chansons.

Sa voix puissante et douce à la fois m’a serrée la gorge d’émotions. Je crois que le plus fort a été lorsqu’elle a chanté La-Bas.

« Je chante tout le temps. Je chante toute seule. Je n’ai jamais pris de cours, mais j’ai chanté devant 400 personnes au lycée… je n’étais pas seule, nous étions 3 »

Céline a une des plus jolies voix que j’aie pu entendre dans ma vie… Des idées dansaient dans ma tête.

« – Claudia, tu voudrais écrire un refrain de chanson que Céline pourrait chanter ?

– Oh la la, nan je sais pas, c’est dur ! Peut être qu’elle peut chanter sur mon poème ?

– Chouette ! Je n’osais pas te demander !

– Attendez, mais je ne sais pas, moi… Sur quel air ?

– Celui qui te vient ?

[Là-Bas…]

Pas possible…

Alors Céline se met à inventer une prosodie musicale collant parfaitement aux vers de Claudia. Claudia dit être touchée par ce qui se passe, même si ses capacités d’actrice dramatique peuvent égaler ses talents de poétesse parfois (jugement-évaluation assumé : c’est ce qui fait son charme. Et ses problématiques. Bref)

Avec l’accord des artistes, mon smartphone (en mode micro, pas caméra) a été témoin de la scène . Des scènes. Mais les droits d’auteur et mes promesses m’empêcheront de le diffuser, cela va de soit.

Je mentirais si j’ajoutais qu’Amélie s’est mise à dessiner une planche de BD racontant cet après-midi vraiment riche riche riche, ou que Thomas avait décidé de devenir danseur professionnel. Mais j’aime sourire en imaginant le tableau.

En vrai, Thomas était là, il a fait le « public ». Parce que lorsque l’on a 15 ans, ce n’est pas hyper évident d’oser improviser, comme ça… Ou de partager ses poèmes… Il a fait un public plutôt approbateur et bienveillant. Pendant qu’Amélie terminait ses dragons.

Suite à ce moment de rencontre, qui, je l’avoue, a éveillé tout plein d’idées, je suis allée chercher un texte très chouette des CEMEA sur les activités dites « spontanées ».

http://www.ressources-cemea-pdll.org/IMG/pdf/extraits_de_activites_spontanees-2.pdf

Bonne lecture !

* Tous les prénoms, d’adultes et de jeunes ont été changés

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4 réflexions sur “Récit d’un après-midi en mode « activité spontanée »

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