Une expérience de Land Art en IME

coeurCette expérience de Land Art se déroule lors de mon stage de deuxième année au sein de l’IME de La Vergnière, à LHERM (09). L’IME de La Vergnière accueille des enfants et adolescents souffrant d’un trouble de l’efficience intellectuelle légère à moyenne avec ou non des troubles associés. Il est divisé en un IMP (enfants de 7 à 14 ans), et un IMPro (adolescents et jeunes adultes). Je travaillais à l’IMP. Les prénoms des enfants ont été volontairement modifiés.

Nous sommes pendant les vacances de la Toussaint. Une éducatrice a proposé aux jeunes un après-midi « film ». Nous sommes donc montés à l’internat pour regarder un DVD. Mais trois enfants semblent agités : Éric (8 ans), Camille (8 ans) et Anna (11 ans). Ils

peinent à s’installer devant la télévision, parlent beaucoup, rigolent, ont envie de bouger. C’est alors que l’éducatrice me suggère de mener une activité parallèle pour ces 3 jeunes. Elle me rappelle que j’avais évoqué la possibilité d’animer une activité « Land Art » pendant les vacances, et que c’était peut être le moment.Très enthousiasmée par cette idée, je décide de les emmener dans le petit bois qui jouxte l’établissement. J’avais déjà préparé cette activité au préalable et repéré les lieux.

Il est utile de préciser que Camille et Anna étaient à ce moment-là souvent en conflit, et que les crises de Anna peuvent même être particulièrement violentes. Éric est plutôt discret, très attaché à Camille. Les trois enfants sont très contents de cette activité. Ils me montrent le chemin qu’ils ont l’habitude d’emprunter. Je profite de ce moment pour leur expliquer ce que l’on va faire, mais l’activité reste assez floue et abstraite pour eux. Je change donc de stratégie et leur demande simplement de regarder tout ce que la nature nous offre comme matériaux à l’automne : du bois, des écorces, du lichen, des feuilles, des glands, des noisettes, des châtaignes, des baies rouges ou noires, des graines, des fleurs…

Nous arrivons dans endroit où les enfants de l’IME ont l’habitude d’aller ; il y a les vestiges d’une cabane sûrement souvent construite, déconstruite et reconstruite. Alors j’explique aux enfants l’activité: nous allons dégager un espace sur le sol en y enlevant les feuilles mortes, délimiter une forme géométrique, et la remplir avec les matériaux de la nature qui seront notre matière et nos couleurs. Anna et Camille comprennent parfaitement la tâche. Éric suit par imitation. Je leur demande quelle figure ils veulent tracer au sol, carré, cercle, triangle ; le carré est choisi. Je leur propose alors d’aller chercher du bois pour créer notre carré. Puis je les invite à aller ramasser tout ce qu’ils ont envie d’utiliser pour remplir le carré ; chacun aurait un espace à l’intérieur de la figure commune. Je précise que je participe entièrement à notre « mandala » et vais moi-même chercher les matériaux qui m’intéressent. Pendant ce temps, Éric commence à se détacher de l’activité pour tenter de reconstruire la cabane. Je décide de le laisser libre.MANDALA03

Camille et Anna se prêtent à la création avec joie, enthousiasme, intérêt, et concentration : remplissage de petits espaces avec des bogues de châtaignes, formes circulaires de lichen séché, suite de feuilles alternées, jeu avec les écorces… Elles font de nombreux aller et retour entre notre mandala et l’environnement. Je remarque qu’elles s’interrogent sur les matériaux qui les entourent, qu’elles portent un regard différent sur la nature en remarquant les formes et les couleurs étranges, m’interrogeant sur la raison d’être des épines des bogues des châtaignes, le changement de couleur des feuilles de l’automne… Ou parfois, elles admirent les formes naturelles des écorces ou du lichen. Pendant ce temps, Éric alterne entre la construction de la cabane et l’observation de notre mandala. Lorsqu’il est avec nous, il aide Camille à ramasser les pommes de pin, le lichen et les bogues.MANDALA02

Je remarque, sans les analyser, que les construction des deux filles sont très différentes : Anna crée des formes géométriques, des suites de feuille aux couleurs alternées, alors que Camille remplit des espaces de façon plus spontanée. J’en conclue que cette activité Land Art n’est pas simplement une création collective ; elle permet aux enfants d’exprimer des émotions. En outre, la bonne humeur et l’entraide dominent entre les trois enfants. Anna et Camille semblent prendre beaucoup de plaisir à être ensemble.

Au bout de 45 minutes, l’attention commence à baisser pour Camille qui retrouve Éric à la construction de la cabane. Anna n’a pas envie d’arrêter, et me demande d’être à ses côtés. Nous continuons donc quelques minutes. C’est alors que Camille, pleine de joie, nous rejoint et me demande :

« – Sophie, est-ce qu’on peut se raconter une histoire sur les troncs d’arbre ?

– Tu veux que je vous invente une histoire, là ? Je peux essayer, mais ça va être difficile car je n’y ai pas réfléchi…

– Non, on raconte une histoire tous ensemble !

– Tu veux qu’on fasse un jeu, qu’on invente une histoire en parlant chacun son tour ?

– Oui, c’est ça, assis sur les troncs d’arbre ! »

Je suis très enthousiasmée par cette nouvelle idée de création collective spontanée ! Il en est de même pour Anna et Éric. Nous nous asseyons donc sur les troncs d’arbre proposés par Camille, qui commence Les Trois Petits Cochons à sa manière. Je l’arrête au bout d’un long moment afin qu’Anna puisse elle aussi construire l’histoire. Éric est avec nous, mais il reste silencieux. Je suis moi-même participante… Nous passons un moment très agréable avec beaucoup de rires, de créativité, d’imaginaire. Camille et Anna montrent des signes d’amitié en riant ensemble.

Tout le reste de mon stage, les trois enfants n’ont cessé de me réclamer d’aller dans les bois « faire du land art et des histoires », mais le froid hivernal ne nous l’a pas permis…

MANDALA01

Analyse :

L’activité Land – Art : création, plein-air, découverte de l’environnement …

Le land art est un mouvement de l’art contemporain initié dans les années 70. Il s’agit de créer des œuvres éphémères dans la nature, avec les matériaux qu’elle nous offre : pierre, eau, bois, terre, végétaux …

La proposition de cette activité peut rappeler aux enfants d’autres jeux de plein-air : construire des châteaux de sable ou une cabane, cueillir des fleurs pour en faire des bouquets ou des colliers, collectionner les glands, marrons et châtaignes… Autant d’activités spontanées propres à l’enfance. Elle a aussi pour but de faire découvrir la nature d’une autre manière ; de porter un regard « artistique », créatif, sur l’environnement en s’attachant aux détails des formes, des couleurs.

En outre, comme toute activité de création spontanée, le land art permet aux enfants de pratiquer une libre expression d’eux-mêmes. Les outils et supports changent ; ce ne sont plus les feutres, les pinceaux et les feuilles blanches, mais des matériaux issus de la nature, et l’espace extérieur, la terre… Dans un article sur l’approche thérapeutique du Land Art1, les auteurs qui avaient expérimenté la démarche avec des adolescents évoquent les allers-retours symboliques entre l’espace intérieur parfois fragile de l’individu, et l’espace extérieur chaotique qu’est la nature – ici un coin de forêt. Créer une œuvre de Land art, c’est ordonner ce chaos avec ce que l’on est.

Un moment de liberté créatrice

L’activité land art proposée est proche des principes fondateurs de la pédagogie Freinet :

– La loi du tâtonnement expérimental et la notion de méthode naturelle : Certes, j’ai imposé un cadre, le land art. J’ai orienté leur regard sur l’environnement en fonction de mes objectifs (couleurs, formes, matières, terrain …). J’ai même choisi de les faire créer ensemble, dans une figure géométrique prédéfinie que j’ai délimitée moi-même. Puis je les ai laissés libres. Libres de choisir tous les matériaux qu’ils voulaient, libres dans l’espace géométrique tracé au sol. Je les ai encouragé, félicité, sans les forcer. Je n’ai pas eu à les recentrer, la concentration était naturelle. Je n’ai pas obligé Éric à créer son espace dans le mandala, il a trouvé sa place en aidant Camille et en essayant de construire une cabane à côté de nous. Toute l’activité créatrice s’est faite en parfaite autonomie, avec des essais, des remises en question, dans le présent de ce que les enfants voulaient exprimer. Par exemple, Anna avait créé une très belle bande remplie de feuilles aux couleurs et motifs alternés. Une fois la bande achevée, elle a décidé de tout recouvrir de morceaux d’écorce, ce qui était en dessous n’était plus visible, mais elle l’a fait en toute conscience : le résultat final visuel n’était pas important. J’ai laissé les enfants faire leur propres expériences sans intervenir dans leurs choix esthétiques ou stratégiques. En outre, j’ai moi-aussi investi une zone dans le mandala, ainsi les enfants pouvaient s’inspirer de mes gestes et de mes actions créatrices.

Cette liberté que j’ai laissée dans l’expression et la créativité, la joie et le délassement que les enfants ont éprouvé les a amené à proposer une nouvelle activité créatrice, spontanément. Du visuel, nous sommes passés au verbal. L’environnement forestier s’y prêtait particulièrement, et nous avons raconté une histoire à 3 voix – et demi, car Éric bien que silencieux, faisait partie du cercle. Dans cette histoire, les enfants se sont complètement lâchés, racontant un peu leur histoire à travers des personnages connus et/ou symboliques. De la même manière que précédemment, j’ai laissé leur inspiration remplir le conte. Je suis intervenue une fois car j’avais moi-même envie de jouer et d’apporter un peu de féerie en introduisant un lutin magicien. Cet apport les a emmené encore plus loin dans leur imaginaire. Nous avons passé un moment très agréable, de rires et de joie.

– L’expression libre chez Freinet caractérise la production de dessins et de textes spontanés. S’exprimer est un besoin naturel, autant que respirer ou se nourrir. Par l’expression libre, l’enfant met à jour sa vérité, son image du monde à travers sa personnalité. Le cadre artistique – ici visuel puis verbal dans un second temps – lui permet de mettre en valeur ce qu’il a dans son monde intérieur. En tant qu’éducatrice, je suis simplement là pour accueillir tout ce qui se passe avec bienveillance, et sans esprit d’analyse thérapeutique.

Coopérer, être ensemble

Le choix de créer une œuvre collective n’a pas été anodin. Je savais que des tensions existaient entre Anna et Camille. Je savais qu’Éric était très attaché à Camille également. J’avais préalablement pensé que si chacun créait dans son coin, il y aurait un esprit de compétition – « j’ai terminé avant toi » – et/ou de comparaison – « ce que j’ai fait est plus joli ! ». L’acte créateur devait être perçu comme un jeu, avec ses règles et ses objectifs éducatifs et de détente. L’entraide et la coopération ont été de mise tout au long du déroulement de l’activité : Éric aidant Camille à ramasser ses matériaux, Camille et Anna se donnant des compliments mutuels, parfois des « conseils » ou autres points de vue. Et lorsque à plusieurs reprises durant mon stage, Camille est venue me voir pour me solliciter une activité de land art, elle insistait pour que Anna et Éric soient présents.

Il est par ailleurs intéressant de voir l’évolution de l’activité. Le mandala était une structure collective, mais chacun avait ses zones. Nous communiquions cependant sur nos idées et nos façons de procéder. Lorsque nous sommes passés au conte, il fallait être particulièrement à l’écoute les uns des autres pour construire une histoire homogène. Et cela a très bien fonctionné. Les personnages, les événements étaient très bien repris d’un conteur à l’autre.

A l’instar de Thomas d’Asembourg dans la préface d’un livre rassemblant une centaine de jeux coopératifs, je conclurai ainsi cette expérience de Land art : « […] chacun peut participer et contribuer à l’intensité de la joie de faire ensemble et d’être ensemble en se sentant respecté, écouté, reconnu, aimé, en étant à la fois libre et en appartenance. »2

(Extrait de ma note de réflexion, travail effectué dans le cadre du DEME, mai 2015)
1        HENIN M., JOULIA M.-C., MENGUAL F., « Le Land-art, une approche thérapeutique groupale à médiation artistique pour les adolescents souffrants de troubles de la personnalité », L’information psychiatrique, 3/2008 (Vol. 85), pp 225-233
2        MASHEDER M., Jeux coopératifs pour bâtir la paix, Chronique Sociale, Lyon, 2011
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