A propos des émotions : comment les « travailler » avec des enfants et adolescents aveugles et malvoyants

petit princeJe suis particulièrement intéressée par le concept – certes très à la mode néanmoins passionnant – d’intelligence émotionnelle. Parce que cette « intelligence » nous permet d’être en relation avec nous-même et avec les autres, et surtout de créer l’empathie. Je maintiens ici les guillemets à « intelligence », car je ne suis pas encore sûre d’être en accord avec l’idée d’une « intelligence » émotionnelle, les émotions étant une manifestation physiologique naturelle et instinctive. L’idée d’intelligence nous amène à penser qu’il est possible / envisageable / préférable / nécessaire / utile, de s’éduquer, d’éduquer , ou de rééduquer l’autre aux émotions.

Tout d’abord, qu’est ce qu’une émotion ?

Pour faire bref, très bref, une émotion serait un ressenti physique relié soit à une pensée (donc un facteur interne), soit à un environnement, à un fait extérieur. C’est une modification corporelle. C’est aussi la perception que nous pouvons avoir de cette modification. On confond souvent émotion et sentiment. En fait, le sentiment est la composante psychologique (par exemple, je suis comblée), alors que l’émotion est la réaction physiologique (donc je me sens légère, vivante, j’ai des étoiles dans le ventre…) Le plus souvent, l’émotion change les traits du visage et / ou génère une expression motrice (posture, action…)

Pour Darwin, l’émotion est nécessaire à la survie car elle permet de réagir à la menace, de lutter, de fuir.

Cependant, en mode « société civilisée » (libre interprétation des guillemets), l’émotion est également un moyen de communication. On exprime l’encouragement, ou la réprimande avec le regard ou zygomatiques et risorius… Les émotions colorent donc la communication, car elle est perçue par l’autre à travers ses sens, la tonalité de la voix et les expressions du visage.

Je me suis attachée à faire quelques recherches concernant les émotions des personnes présentant des déficiences, et présente ici un compte-rendu commenté d’un article lu dans la revue Sciences Psy en novembre 20141. Il concerne la perception des émotions des jeunes en situation de handicap visuel.

Le handicap visuel, en quelques lignes

J’ai ainsi découvert qu’il est important de distinguer l’acuité visuelle (netteté de la vision, possibilité de percevoir au loin) et le champ visuel (l’espace de vision, la norme étant de 60° en haut, 70° en bas, et 90° en latéral). La différence entre malvoyance et cécité est définie par un seuil d’acuité visuelle et de champ visuel. De cette acuité visuelle découle ou non la possibilité d’exploiter la perception visuelle. Le degré de malvoyance le plus « haut », dit « moyen » se traduit selon l’OMS par une acuité visuelle binoculaire entre 1/10 et 1/20, et un champ visuel entre 10° et 20°. La cécité presque totale est décrite par une acuité visuelle inférieure à 1/50, un champ visuel inférieur à 5°, et la cécité absolue est l’absence totale de perception lumineuse.

Mais avant d’entrer véritablement dans notre sujet, je souhaitais rappeler ces chiffres :80 % des perceptions extérieures se font avec la vision, les 20% restant sont partagés entre les quatre autres sens…

Compte rendu de l’article : « Les émotions des enfants et des adolescents aveugles et malvoyants, double regard, par Daniel OPPENHEIM et Séline PITON »

L’article se compose du témoignage d’une professionnelle de l’éducation, Séline PITON qui est éducatrice de jeunes enfants et éducatrice spécialisée à l’IDES2, et de l’analyse de Daniel OPPENHEIM, psychiatre et psychanalyste travaillant actuellement avec des enfants et adolescents malvoyants et aveugles.

« A Paris, à l’Institut d’Éducation Sensorielle, des jeunes déficients visuels et aveugles de 3 à 20 ans sont accueillis et scolarisés quotidiennement. Quelles conséquences la malvoyance a-t-elle sur la manière dont ils perçoivent et ressentent leurs émotions et celles des autres, mais aussi sur leur développement affectif et relationnel ? »

Séline PITON constate qu’il est difficile, pour les jeunes malvoyants, de se repérer dans le monde des émotions. La perception auditive voire tactile ne suffit pas, et ils sont perdus quant à l’élaboration de ces concepts abstraits.

Alain, 10 ans, s’excuse sans cesse. Il exprime toutes ses émotions en s’excusant, attendant que les autres autour de lui valident cette attitude.

Aline, 8 ans, est très joyeuse et rit beaucoup. Elle rit de tout. La moindre perception auditive étonnante la fait rire aux éclats, ce qui peut occasionner de la gêne chez les autres car la situation n’est pas forcément drôle…

émotions03

Elle a alors cherché à travailler sur les émotions dans un premier atelier d’exploration des traits du visage. Mais il s’est avéré illusoire, car les mimiques faciales sont propres à chacun.

Elle a ensuite instauré un atelier de type « jeux de rôle » dont le sens a été mieux perçu, mais tous les enfants n’ont pas réagi de la même manière aux contextes proposés : certains avaient peur pour une situation, d’autres en étaient amusés… Les jeux d’imitation ne sont pas évident avec les enfants ayant une déficience visuelle ; la voix et le toucher sont insuffisants pour explorer une réaction physiologique propre à chacun.

L’éducatrice en a conclu que la mise en mot devait être privilégiée, mais ce travail est rendu difficile car les enfants ont encore peu de vocabulaire.

Pour Daniel OPPENHEIM, la question du travail sur les émotions doit être perçue de manière globale, et sous différents angles, et pour plusieurs raisons :

  • Il n’y a pas qu’un type de malvoyance, et il faut tenir compte de cette diversité.
  • Il existe parfois des pathologies associées à la malvoyance.
  • Le contexte socioculturel du jeune est particulièrement important : l’environnement éducatif joue un rôle primordial dans l’élaboration des compétences relationnelles. Mais il s’agit aussi et surtout sur la façon dont l’environnement familial et social accepte ou rejette le handicap de l’enfant, et comment ce dernier a pu évoluer avec ces réactions.
  • Il est essentiel de tenir compte des capacités cognitives de l’enfant, qui peuvent être plus ou moins développées / altérées.
  • La méconnaissance des émotions engendre deux interprétations contradictoires :

=> Hostilité, l’autre me veut du mal

=> Affection, l’autre me veut du bien

… Des interprétations qui amènent à des réactions comme le repli, la mésestime de soi, la honte, la tristesse, la colère… Des sentiments qui peuvent se manifester avec plus ou moins de violence, ou au contraire être totalement inhibées.

Or, lorsque un jeune atteint de déficience visuelle a des difficultés à interpréter les émotions, il peut avoir une interprétation erronée ; soit l’hostilité, l’autre lui veut du mal, soit à l’inverse l’affection, l’autre l’aime. Il peut donc y avoir des malentendus relationnels qui génèrent des réactions comme le repli, la mésestime de soi, la honte, le repli, la tristesse, la colère…

Voices in His Head

Il propose ensuite des réponses…

  • Le plus important est la mise en mot, le plus précocement possible. L’enfant doit comprendre intellectuellement, mentalement, ses émotions et celles des autres, ainsi que les codes sociaux inscrits dans le « monde des voyants ».
  • L’accompagnement des familles doit les aider à percevoir l’enfant comme des individus et non comme des êtres en souffrance, à ne plus se focaliser sur la pathologie.
  • Des exemples d’ateliers à l’IDES pour découvrir les émotions :

=> Un atelier « émotions » pour les reconnaître avec les sens, la vue et le toucher. Fabrication de masques, séquences photos et films, utilisation de la musique et de la voix

=> Un atelier « Théâtre », avec également une utilisation des masques qui leur servent de support pour exprimer les émotions de personnages, ils doivent ainsi les habiter plus ou moins avec leur corps.

=> Un atelier « fiction » avec un adulte lisant à haute voix. Il s’agit de discuter sur les émotions des personnages, les raisons possibles, la façon dont l’histoire pourrait évoluer si les émotions étaient autres.

=> Un atelier d’arts plastiques et d’écriture où ils peuvent exprimer leurs émotions par la créativité

=> Un atelier musique et danse où les enfants sont invités à « sortir de leur carapace » corporelle en s’exprimant autrement

=> Des groupes de parole avec des animateurs de réunion, à partir de thèmes définis, ou improvisés, en lien avec des ressentis d’émotion : de l’amitié à l’amour, la violence, le vivre ensemble, les apparences qu’on montre …

Conclusion

Je ne connais pas le public « déficience visuelle »… Mais j’explore depuis quelques temps déjà l’importance de cette intelligence émotionnelle, qui est cette compétence à percevoir et comprendre les émotions – les siennes et celles des autres – et d’utiliser cette information pour adapter son comportement. Le concept est déjà polysémique dans la sphère des efficients sensoriels / moteurs / mental / psychiques, quid des personnes en situation de handicap?!

Au delà de l’efficience et de la déficience, je reste persuadée que l’identification de cette habileté de notre mental qui jongle avec la motivation (je dois manger/dormir/me reproduire…), la cognition (j’analyse cette nouvelle situation qui me permettra d’assouvir une éventuelle motivation), et la conscience (je suis un être mû par la motivation, les émotions, les cognitions, et la conscience, je suis un humain…), nous permet d’être dans l’empathie et la coopération. Des qualités à développer qui nous concernent tous, sans distinction de capacités ou de compétences, d’origines culturelles / religieuses / ethniques, de niveau socioculturel… Les difficultés propres à chacun, les pathologies plus ou moins lourdes peuvent être des entraves à ces habiletés que sont l’empathie et la coopération. Des entraves ou des aides.

1OPPENHEIM D., PITON S., « Les émotions des enfants et des adolescents aveugles et malvoyants ; Double regard », in Sciences Psy, Novembre 2014, n°1, pp 93 – 99
2Institut d’Éducation Sensorielle, Paris
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